Soigner dans l’obscurité
Les attaques russes contre l’infrastructure énergétique font à nouveau de l’hiver une arme stratégique. À Kiev, les hôpitaux fonctionnent dans l'incertitude permanente quant à l’approvisionnement en électricité et les groupes électrogènes font désormais partie intégrante de l’infrastructure médicale. « Ils déterminent notre travail. »
La Dre Tetjana Shepel rompt le silence et lève les yeux vers le tube fluorescent qui vacille au-dessus de son bureau. « On s'y habitue... » Soudain, la lumière s’éteint. Le bureau de Tetjana (39 ans), directrice médicale de l’Hôpital Adonis à la périphérie de Kiev, plonge dans l’obscurité. Personne ne réagit. Pas de panique, aucun murmure. Quelques secondes plus tard, les groupes électrogènes prennent le relais. Leur grondement sourd emplit les couloirs. C’est devenu le rythme immuable de l’hôpital.
La dictature des groupes électrogènes
L'Hôpital Adonis est une structure moderne : cinq étages abritent des consultations ambulatoires, des services de diagnostic et un centre de revalidation. Mais le calme règne dans les couloirs. Non pas tant que les pathologies ont disparu, mais parce que la vie quotidienne, au coeur de la capitale, s’est figée à bien des égards. Faute de chauffage et d'électricité assurés, le moindre déplacement chez le médecin se transforme en cauchemar logistique.
Outre son rôle de directrice médicale, Tetjana est pédiatre de formation. Elle constate chaque jour, dans son cabinet, les conséquences des bombardements russes. « Début janvier, nous sommes restés 35 heures d’affilée sans électricité du réseau », raconte-t-elle. « Et pourtant, chacun savait ce qu'il avait à faire. Nous planifions les procédures importantes en fonction des moments où le réseau fonctionne. »
C’est une routine fragile. L’incertitude oblige les médecins à une forme de 'tri' énergétique. Quelle intervention peut attendre le retour de l’électricité ? Quel équipement doit être priorisé lorsque plusieurs services demandent en même temps l’alimentation de secours ? Chaque décision n’est pas toujours idéale d’un point de vue médical, mais elle est nécessaire. « Nous réfléchissons constamment à deux fois », explique la Dre Shepel. « Non seulement : ''qu’est-ce qui est le mieux pour le patient ?'', mais aussi : ''pourrons-nous tenir si le courant s’interrompt à nouveau ?'' »
Les groupes électrogènes ne sont pas conçus pour un usage en continu, les fluctuations de tension sont un tueur silencieux pour les équipements sensibles. Les scanners IRM, les appareils de radiographie et les instruments de laboratoire souffrent de l’irrégularité du courant de secours. Ce n’est plus l’urgence médicale qui détermine le rythme de la journée, mais la disponibilité en carburant et en ampères.
L'hiver comme arme stratégique
Depuis le mois d’octobre, la Russie mène à nouveau des attaques systématiques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. D’après les chiffres du ministère de l’Énergie, des millions d’Ukrainiens ont déjà été privés d’électricité pendant des dizaines d’heures cet hiver, souvent durant des périodes de froid extrême. Kiev a échappé à des coupures totales, mais vit sous un régime d’incertitude permanente : les délestages planifiés alternent avec des pannes imprévues provoquées par des attaques de drones et de missiles.
Ce qui distingue cet hiver du précédent ? La nature structurelle des dégâts. Les réparations s’enchaînent, mais les infrastructures sont frappées à plusieurs reprises. Pour les hôpitaux, il ne s’agit plus d’improviser lors de situations de crise, mais d’organiser les soins en partant du principe que l’électricité n’est jamais garantie. Dans la nuit du 6 février, des drones russes ont une nouvelle fois visé les infrastructures énergétiques à travers tout le pays, y compris dans la capitale. Une centrale de cogénération située dans la banlieue est a été gravement endommagée. Avec des températures qui plongent sous les -20 °C, le froid n’est plus une condition météorologique, mais une arme.
La réalité paradoxale de la médecine moderne en temps de guerre : des médecins sont capables d’offrir des soins de haute technologie, mais ils doivent lutter contre un froid digne du Moyen Âge.
Au cours de notre entretien, une jeune mère entre avec un nouveau-né. L’enfant lutte pour maintenir sa température corporelle. Le chauffage est tombé en panne à leur domicile, le thermomètre dans le salon affichait six degrés ce matin-là. « L’allaitement aide », conseille Tetjana, « mais sans chaleur extérieure, cela reste dangereux. Les bébés ne peuvent pas encore réguler leur température eux-mêmes. »
C’est la paradoxale réalité de la médecine moderne en temps de guerre : des médecins sont capables d’offrir des soins de haute technologie, mais ils doivent lutter contre un froid digne du Moyen Âge.
Des interventions entrecoupées de points-virgules...
Au bloc opératoire, le Dr Viktor Chupryna, chirurgien et chef de service, reste stoïque. Il refuse de reporter des opérations sauf si c'est absolument inévitable. À ses yeux, les groupes électrogènes installés en 2023 ne constituent plus une solution d’urgence, « ils déterminent notre travail », dit-il sèchement. En pleine explication, le courant se coupe à nouveau. Le Dr Chupryna se tait, attend trois secondes que le courant de secours prenne le relais, puis reprend la parole comme si la coupure n’avait été qu’un simple point-virgule dans sa phrase.
Au quatrième étage, les stigmates du front sont clairement visibles : des blessés et d’anciens prisonniers de guerre libérés.
« Faut-il maintenir le réfrigérateur avec les vaccins à température, ou allumer le chauffage pour les patients ? »
– Dr Victor Chupryna
En dehors des murs des grands hôpitaux, la situation est encore plus précaire. Dans une petite clinique de soins de première ligne en périphérie de la ville, une infirmière porte sa doudoune par-dessus son uniforme. La salle d’attente est une glacière, le chauffage central est tombé en panne la veille. La médecin montre une rangée de batteries et un modeste système de panneaux solaires. « Nous devons faire un choix », tranche-t-elle. « Faut-il maintenir le réfrigérateur des vaccins à température ou allumer le chauffage pour les patients ? » Les vaccins l’emportent. Le froid humain est le prix des soins préventifs.
Selon les organisations internationales, les dommages subis par le système de santé ukrainien ne se mesurent pas uniquement en gravats et en cratères. Le véritable tribut se trouve dans l’impact indirect : l’épuisement mental des soignants qui doivent travailler dans le froid, les équipements qui s’usent prématurément à cause des surtensions, et les patients chroniques qui ne se présentent plus.
Dans la salle d’attente de l’Hôpital Adonis, Leonid (42 ans) est assis avec son fils de quatre ans. L’enfant a la grippe. Leonid serre une batterie externe dans sa main, sa seule source de lumière pour la soirée. Ils attendent : des médicaments, le printemps, une nuit sans sirènes ni bombardements.
Anticiper l'escalade
Même en dehors des hôpitaux, Kiev tente de se prémunir contre l’hiver. Dans la capitale, des centaines de soi-disant ''points d’indestructibilité'' ont été mis en place : des lieux chauffés disposant d’électricité, d’eau et d’accès à Internet, pensés comme des refuges lors de pannes prolongées. Écoles, stations de métro et bâtiments administratifs ont été transformés en abris temporaires contre le froid. Pour les soignants et les patients, ils constituent un filet de sécurité fragile. Les patients chroniques y rechargent leur matériel médical, les parents y réchauffent leurs enfants, les personnes âgées y trouvent quelques heures de répit. Ce ne sont pas des structures de soins, mais elles permettent de prévenir l’escalade des besoins médicaux avant même que quelqu’un n’atteigne l’hôpital.
© Arnaud De Decker
Ce qui distingue cet hiver du précédent ? La prise de conscience que la situation est devenue structurelle. Les hôpitaux ne se préparent plus à des exceptions, mais à des répétitions. Les groupes électrogènes sont entretenus comme s’ils faisaient partie intégrante des infrastructures. La planification des soins intègre désormais l’éventualité de coupures. La réalité médicale s’adapte à une guerre qui, pour l’instant, ne connaît pas de fin.
À Kiev, le ronronnement des groupes électrogènes n’est plus un simple bruit de fond. C’est la preuve d’une ligne de front médicale qui refuse de céder. Aucune opération n’est annulée, aucun enfant n’est renvoyé. Les soins continuent, même lorsque la ville autour s’enfonce à nouveau dans l’obscurité.