Dr Gilbert Bejjani (Absym Bruxelles) : « Il faut simplifier la santé bruxelloise »
Pour le Dr Gilbert Bejjani, président de l’ABSyM Bruxelles, la Région bruxelloise dispose d’atouts considérables en matière de soins, mais souffre d’une architecture institutionnelle trop complexe. Il plaide pour une meilleure répartition des compétences, une intégration plus poussée de la première ligne et une organisation plus lisible. Pourquoi ne pas fusionner IRIS-Care et VIVALIS par exemple ?
Le journal du Médecin : Si vous tirez un bilan du gouvernement précédent, qui a quand même continué à fonctionner pendant deux ans, quel regard portez-vous sur son action ?
Si l’on regarde le bilan global, il y a bien eu certains soutiens à la pratique de première ligne, mais aussi cette ordonnance, que nous avons quand même fait casser au Conseil d’État. Il y avait également des projets de réforme, en tout cas des projets touchant aux normes hospitalières, avec des réflexions sur des organes, le conseil infirmier, etc. Globalement, je n’étais pas convaincu, et je ne suis pas certain qu’ils aient réellement fait beaucoup de choses concrètes. Et, pour le peu qui a été fait, c’était soit contesté, soit peu important.
« Avec Alain Maron, nous n’avions pas de relation. Ici, je pense que la situation va changer et que nous pourrions collaborer. Il y a, chez les nouveaux responsables, de vraies compétences en matière d’efficacité, de management et de négociation, ce qu’il faut souligner. »
Il y a maintenant un nouveau gouvernement. Le ministre-président est libéral. Mais les deux ministres « en charge de la santé » sont socialistes, Ahmed Laaouej et Karine Lallieux. Comment voyez-vous ce nouvel attelage ?
Positivement. Je crois beaucoup dans leur engagement à tous les deux. Je pense que c’est une nouvelle carte, et qu’elle peut permettre de faire du bon travail. Je suis convaincu que la collaboration sera meilleure qu’avec le cabinet Maron.
Avec Alain Maron, nous n’avions pas de relation. Nous étions inexistants à ses yeux pour des raisons idéologiques. Ici, je pense qu’il y a, chez les nouveaux responsables, de vraies compétences en matière d’efficacité, de management et de négociation. Je crois que ce duo peut être très efficace, pour autant qu’il en ait les moyens, car la durée résiduelle du mandat est courte et les enjeux sont majeurs.
Je pense aussi que le fait que l’un d’eux (A. Laaouej, NdlR) arrive « neuf » dans le secteur de la santé peut constituer un avantage. Cela veut dire qu’il n’arrive pas avec trop d’idées reçues, de préjugés ou de biais et qu’il peut partir d’une page blanche, se renseigner et entendre les différents points de vue. Cela peut être une force.
La structure bruxelloise, surtout en santé, est particulièrement complexe. En tant que responsable syndical, vous vous y retrouvez ou bien cela reste un grand brouillard ?
Honnêtement, c’est un brouillard, même pour ceux qui connaissent le système. J’ai moi-même demandé à disposer d’organigrammes complets pour mieux visualiser les compétences et les répartitions. Malgré cela, vu de l’extérieur, c’est extrêmement compliqué.
Entre la COCOF, la COCOM (Vivalis ), Iriscare et les autres structures, on a créé quelque chose de plus complexe que le niveau fédéral et même plus complexe que ce qui existe en Wallonie ou en Flandre. Or, quand quelque chose fonctionne, soit on le copie intelligemment, soit on fait plus simple. Mais ici, on a réinventé la roue en plus compliqué.
Au fond, il aurait fallu soit reproduire une logique plus claire, à la manière du fédéral, avec d’un côté un cadre normatif et, de l’autre, un bras financier, soit simplifier franchement plus en unifiant. Mais aujourd’hui, certaines compétences sont réparties de manière trop floue, voire partagée de façon inefficace (…)
IRISCARE : agréable surprise
Justement, Iriscare est parfois présenté comme une sorte d’INAMI bruxellois. Est-ce que vous partagez cette image ? Et est-ce efficace ?
J’ai été agréablement surpris par la qualité du travail réalisé au sein d’Iriscare. Je ne le dis pas pour flatter qui que ce soit. Je ne connais pas personnellement les équipes, mais, de ce que j’ai vu, il y a là un travail sérieux, compétent et de qualité.
Je ne suis pas directement impliqué du côté de la COCOM, mais je siège à Iriscare et, à ce niveau-là, j’observe une vraie compétence, une vraie fonctionnalité, une vraie capacité opérationnelle. Donc il y a clairement des équipes capables et efficaces.
Le problème ne vient pas tant des personnes que de l’organisation. Le fait que les compétences soient partagées entre Vivalis et Iriscare réduit l’efficacité globale du système. Donc, oui, les équipes sont bonnes, mais le système reste trop compliqué. Et cela, il faut le changer.
Si vous deviez hiérarchiser vos priorités, quelle serait la première ?
La priorité numéro un, c’est clairement la simplification administrative. C’est fondamental, et cela a aussi des implications économiques. Il faut redessiner beaucoup plus clairement le rôle de Vivalis par rapport à Iriscare. Il faut trancher.
À titre personnel, je me demande même si une fusion entre Iriscare et Vivalis ne serait pas plus efficace. Cela permettrait peut-être moins de structures, moins de bureaux, moins de personnel administratif, donc moins de coûts. Je le dis avec prudence, sans prétendre détenir tout le dossier technique, mais la logique de simplification me paraît incontournable.
Il y a ensuite une priorité majeure : tout ce qui relève des séjours alternatifs à l’hôpital. Je parle ici de la revalidation, des maisons de repos, de la petite enfance, des structures psychiatriques, des Maisons de soins psychiatriques, bref de tout ce qui tourne autour du séjour secondaire ou intermédiaire.
Il faut un cadastre complet, transparent, lisible, accessible. Il faut être en mesure de savoir clairement combien de places existent, où elles se trouvent, qui les gère, et comment elles s’intègrent dans le système. Aujourd’hui, c’est trop flou, trop éclaté, et cela freine toute politique cohérente.
Normaliser les relations avec les patients
Et concernant la première ligne ?
Pour moi, il faut arrêter de simplement parler d’organisation de la première ligne. Le vrai sujet, c’est son intégration. L’intégration entre les acteurs de première ligne eux-mêmes, et l’intégration avec l’hôpital.
Il faut formaliser les collaborations autour du patient. Le médecin traitant, les kinés, les psychologues, les infirmières de première ligne, les autres paramédicaux : tout cela doit fonctionner comme une unité ambulatoire intégrée, avec des outils communs, des agendas partagés, des dossiers partagés, une coordination réelle.
Aujourd’hui, trop souvent, le patient sort de l’hôpital et doit encore chercher lui-même vers quel kiné ou quel autre soignant se tourner, en se fiant à des réseaux informels. Ce n’est pas normal. Cela devrait être structuré, formalisé, organisé.
Cela suppose donc aussi un lien plus fort avec les hôpitaux ?
Oui, tout à fait. Il faut mieux articuler les postes de garde, la première ligne et l’hôpital. On sait très bien que, dans un hôpital, un patient qui se présente aux urgences sans relever d’une prise en charge immédiate peut être revu le lendemain dans une filière spécialisée. Il faut pouvoir mieux reproduire cette logique entre l’ambulatoire et l’hospitalier.
À Bruxelles, nous avons déjà des atouts importants, comme la FAMGB et la garde bruxelloise, qui permettent déjà une articulation entre acteurs francophones et néerlandophones. Il faut s’appuyer sur ces acquis pour aller plus loin.
N’oublions pas non plus la réalité du besoin d’intégration digitale et du rôle du réseau santé bruxellois, ABRUMET, qui a souffert en cette période du manque de subsides et de financement. C’est aussi peut être une opportunité pour y intégrer les spécialistes qui n’y sont représentés que par les hôpitaux. Peut-être que notre association syndicale peut contribuer à cette collaboration au niveau de l’organe d'administration de cette organisation.
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