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Dr Lawrence Cuvelier (GBO) : « Bruxelles doit cesser d’épuiser sa première ligne »

Le président du GBO, le Dr Lawrence Cuvelier, dresse un constat sévère sur la politique bruxelloise des dernières années. Suppression du PMG Athéna, affaiblissement des structures de soutien, pénurie de généralistes, manque de cohérence entre niveaux de pouvoir : pour lui, le prochain gouvernement devra remettre de l’ordre, soutenir toutes les formes de pratique et organiser enfin une vraie coopération entre les lignes de soins.

Lawrence Cuvelier
© Cécile Vrayenne

Le journal du Médecin : Quelles sont vos priorités vis-à-vis du nouveau gouvernement bruxellois ? Et, avant cela, quel bilan tirez-vous du précédent exécutif, qui a finalement duré beaucoup plus longtemps que prévu ?

Dr Lawrence Cuvelier : Nous avons quand même été déçus par le précédent gouvernement. Il y avait parfois une approche dogmatique. L’un des points que je voulais souligner, c’est la suppression du poste de garde Athéna. Cela illustre une forme d’incohérence et de manque de prise en compte des enjeux de santé publique. On supprime un dispositif, puis les hôpitaux se retrouvent avec une surcharge qu’ils n’avaient pas demandée, et ils doivent chercher eux-mêmes d’autres solutions.

Les généralistes mettent volontairement en place des solutions utiles pour la santé publique, qui permettent aussi à l’État fédéral d’éviter des prestations inutiles et donc de réaliser des économies. Et pourtant, cela n’est pas regardé sérieusement. Je veux bien entendre que le budget bruxellois est en déficit, mais j’y vois surtout un manque de vision politique.

J’espère donc que, dans ce nouveau cadre, tout ce qui touche aux soins de proximité à Bruxelles sera davantage soutenu. Je pense notamment à LAMA, qui s’occupe des personnes toxicomanes, et qui a vu son personnel s’effondrer. C’est la même chose pour ABRUMET, que j’ai présidé auparavant, et qui est passé de douze personnes à trois ou quatre. À un moment donné, on ne peut plus mener une politique correcte lorsqu’il manque de cohérence et de soutenabilité.

Même si toutes les formes de pratique doivent être soutenues, il faut rappeler qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’abandons parmi les jeunes généralistes. Il faut donc des formes de soutien, parce que la pénurie s’installe. À Bruxelles, 60 % des généralistes ne prennent plus de nouveaux patients, et 34 % des habitants n’ont même pas de médecin généraliste. Il faut une politique cohérente, sinon, on va vers une forme d’attrition de la première ligne. J’attends donc surtout une volonté politique forte.

« Ce que je veux, c’est que toutes les formes de pratique soient mises sur un pied d’égalité, tant en médecine générale qu’en médecine spécialisée. »

Le nouveau gouvernement bruxellois comptera plusieurs figures socialistes importantes, dont Ahmed Laaouej. En attendez-vous quelque chose ? Êtes-vous optimiste… Pas de procès d’intention ?

Je ne veux effectivement pas faire de procès d’intention. Ce que je veux, c’est que toutes les formes de pratique soient mises sur un pied d’égalité, tant en médecine générale qu’en médecine spécialisée. Il existe parfois, chez certains, une tendance à considérer que les hôpitaux publics seraient forcément exemplaires et les autres forcément moins bons. Je n’aime pas cette vision, parce qu’elle est fausse. Il y a de bons hôpitaux publics, de bons hôpitaux généraux, et aussi des établissements moins performants dans les deux catégories. Je ne veux pas de distinctions idéologiques.

Il faut aussi évaluer la performance en santé communautaire. Tout le monde peut en faire, et c’est important. Mais les programmes doivent être cohérents. Sinon, on finit par favoriser ses proches ou ses affinités, et cela, je ne l’accepte pas. Il faut partir des besoins réels. Prenons l’exemple du dépistage du cancer colorectal : nous sommes mauvais dans ce domaine. Il faut donc identifier les meilleures façons d’atteindre certains objectifs de santé publique.

J’ai entendu beaucoup de bien d’IRIS-care. Partagez-vous cette appréciation ? Et, plus largement, que pensez-vous d’IRIS-care et de Vivalis ? Faut-il les fusionner ?

Je n’ai pas une vision suffisamment globale pour trancher. Ce que je sais, notamment via ABRUMET, c’est qu’ils ont essayé de faire certaines choses, de sauver ce qui pouvait l’être. Mais il y a malgré tout quelque chose qui ne fonctionne plus, simplement parce qu’il n’y a pas de budget.

La plateforme bruxelloise de première ligne existe sur le papier, mais nous ne nous sommes plus réunis depuis un an ou deux, et elle n’a aujourd’hui quasiment aucune consistance. Ce n’est pas normal. Une telle plateforme devrait être indépendante de toute organisation et jouer un rôle structurant. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

« Si le ministre fait tout dans son coin avec des experts, ce sera toujours regrettable, parce qu’il faut entendre ce qui remonte du terrain. »

On me dit qu’Ahmed Laaouej ne connaît peut-être pas encore bien les dossiers de santé, mais qu’il serait prêt à s’investir. Souhaitez-vous le rencontrer ?

Oui, mais surtout, il faut qu’il rencontre les acteurs de terrain, pas seulement nous, mais aussi d’autres. C’est essentiel. S’il fait tout dans son coin avec des experts, ce sera toujours regrettable, parce qu’il faut entendre ce qui remonte du terrain. Nous avons, par exemple, des idées sur la bonne implantation des médecins généralistes et sur les formes de soutien à prévoir.

Si vous deviez résumer en quelques points les priorités du GBO pour Bruxelles, quelles seraient-elles ?

D’abord, il faut une meilleure vision de santé publique dans la répartition des soins. Ensuite, il faut davantage de cohérence entre le fédéral et le régional, parce qu’aujourd’hui il y a trop d’incohérences entre les deux niveaux de pouvoir. Enfin, tant que des hôpitaux seront au bord de la faillite, on ne pourra pas mener une politique cohérente.

Il faut aussi sortir de la logique de concurrence entre les lignes de soins et aller vers une logique de coopération. Cette coopération existe déjà, sur le terrain, grâce à la bonne volonté de nombreuses personnes, mais elle n’est pas suffisamment structurée politiquement.

Littératie en santé

À Bruxelles, près d’un tiers des habitants n’iraient pas spontanément chez le généraliste pour des raisons culturelles. Est-ce aussi votre constat ?

Oui, et pour moi c’est en grande partie une question de littératie en santé. Ce ne sont pas nécessairement les publics les plus défavorisés qui contournent le généraliste. Il s’agit souvent de personnes qui ne savent pas vraiment ce que la médecine générale peut leur apporter.

Cela peut être le cas chez les jeunes, par exemple, qui sont de grands consommateurs de services d’urgence alors qu’ils n’en ont pas toujours réellement besoin. Il y a donc un effort important à fournir à ce niveau. Et puis il y a aussi un problème très concret d’accessibilité. Ma fille, qui a fait sa formation d’infirmière aux urgences, entend souvent des patients dire : "Je viens ici parce que je n’ai pas de rendez-vous chez mon généraliste." Ce n’est pas un problème exclusivement bruxellois, mais il est clairement exacerbé à Bruxelles.

Avec la précarité particulière que connaît Bruxelles, le médecin généraliste n’y est-il pas, d’une certaine manière, en première ligne dans des conditions presque héroïques ?

Le problème, c’est que soit le médecin ne s’ouvre pas à cette réalité, soit, s’il s’y ouvre, il se retrouve dans des situations où il ne peut plus exercer sa profession de manière optimale, faute de temps et de moyens. Ceux qui ouvrent largement leurs portes s’exposent au risque de ne plus pouvoir offrir des soins de qualité parce qu’ils sont débordés. Il faut donc une véritable topographie de ces réalités.

SWOT

Si vous deviez esquisser rapidement une analyse en termes d’opportunités et de menaces, que diriez-vous ?

L’opportunité, c’est qu’il existe déjà des structures, notamment des ASBL, qui ont la volonté et la capacité de soutenir certaines politiques. La menace, c’est que cela ne soit pas pris en compte et que, par exemple, dans les soins aux toxicomanes ou dans d’autres formes de soins de proximité, les structures continuent à se réduire.

Leur valeur n’est pas suffisamment reconnue, ou alors elles n’ont plus les moyens de l’être. En outre, il n’y a pas de programmes suffisamment pérennes. Trop souvent, les organisations dépendent de subsides annuels, avec toute la précarité que cela implique, alors même qu’elles rendent de grands services.

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