Isabelle Martin : le lien au-delà des mots
Dans a… e… i… o… u… (Éditions de La Lettre volée), Isabelle Martin raconte le lien entre un père devenu aphasique après un accident vasculaire cérébral et sa fille. Un récit sur la tendresse, l’expérience des aidants et les derniers gestes de communication.
jdM : Dans a… e… i… o… u…, les voyelles, le rire et les chansons maintiennent le lien entre père et fille. Que reste-t-il de la communication quand les mots se dérobent?
Isabelle Martin : Depuis son accident cérébral, George, devenu aphasique, ne trouve plus ses mots, mais se montre extrêmement sensible au pur plaisir du son. Ana, sa fille, lui fait écouter de la musique et, ensemble, ils chantent et rient en prononçant des onomatopées.

Lorsque les mots font défaut, il reste un champ de contact différent, au-delà du langage: les sensations, les sons, le contact physique - un rythme frappé sur la paume de la main, par exemple. L’aphasie produit parfois des formulations décalées: au lieu de dire « j’ai soif », George dit : « Vivement que je mange ce que mange un poisson de mer. »
Le titre fait référence à cette suite de voyelles répétée par George et Ana, à ces sons qui précèdent les mots, à l’hésitation et au silence entre chaque mot, ainsi qu’au plaisir archaïque de « l’amorce du langage ». a… e… i… o… u… est en partie un récit sur ce qui reste lorsque les mots s’effacent, mais aussi sur ce qui se trouve peut-être à leur source.
Les plaisirs partagés
Un plat indien, une chanson de Cohen, le vent sur le visage: pourquoi raconter cet homme à travers ses plaisirs et ses désirs autant que les conséquences de son AVC?
Malgré la gravité du sujet - l’AVC, l’aphasie, le coma et la mort de George -, des instants de vie, d’humour et de tendresse traversent le récit.
Ana veut échanger avec son père jusqu’au bout. George lui a transmis l’amour de l’Écosse, de la mer, des falaises, de la peinture, de la musique et des chansons de Cohen. Lorsqu’il tombe malade, elle puise dans ces plaisirs partagés pour tenter de le ramener au monde des vivants.
De son ancien bureau, elle emporte des CD, des cartes postales de peinture, des photos de vacances en Écosse et les feuillets sur lesquels il notait les mots qui comptaient pour lui. Elle accroche les photos et les cartes postales au mur de sa chambre d’hôpital, lui lit les mots et, ensemble, ils se régalent en mangeant un « Chicken Biryani ».
Le journal de la mère mêle dévouement, épuisement et quotidien. Pourquoi donner autant de place à cette parole, parfois dérangeante, sur l’expérience des aidants?
Elizabeth est en effet une femme qui a un grand sens du devoir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour son mari, pour qui elle éprouve de la tendresse, mais depuis son accident cérébral, elle n’est plus dans un rapport de couple avec lui.
Lorsqu’Ana exprime son désir de prendre son père dans les bras, de dormir contre lui dans son lit d’hôpital, Elizabeth lui répond : « Si c'est à quelqu'un de le faire, c'est à moi, et moi je n'en ai vraiment pas envie…».
Dans mon récit, Elizabeth a notamment une fonction de rappel de l’interdit: elle ramène Ana aux codes sociaux. À l’organique d’Ana, Elizabeth répond par le pratique. Elle fait les lessives, les repassages, trimballe de la maison à l’hôpital et de l’hôpital à la maison de gros sacs remplis tour à tour de linge sale ou de linge propre, se dit qu’elle devrait acheter du produit contre les fourmis qui envahissent le living…
D’une certaine façon, il y a un glissement de la mère à la fille dans la manière de répondre au besoin de chaleur du père (…)
Le toucher, dernier lien
À la fin, la fille s’allonge contre son père mort. Votre livre interroge-t-il les conventions qui freinent nos gestes de tendresse lorsqu’ils deviennent notre dernier moyen de communiquer?
Oui, c’est une des questions centrales du livre. La maladie de George lui ôte le langage, puis l’ouïe, jusqu’à ce qu’il ne réagisse plus qu’au toucher.
À mesure que les possibilités d’échange avec son père se réduisent, Ana cherche les dernières bribes à partir desquelles faire exister la relation. Elle se rapproche physiquement de lui, particulièrement pendant la période du coma, et voudrait alors lui donner la seule chose qu’il semble encore pouvoir recevoir: le toucher.
Ce n’est néanmoins qu’après la mort de son père qu’elle s’allongera contre lui et dira : « J’aurais voulu l’envelopper, dormir contre lui dans son lit d’hôpital, le prendre dans mes bras, de tout mon corps, le porter. J’aurais voulu l’empoigner. Parce que c’était la seule chose que j’aurais pu encore lui donner, le seul contact possible. Mais cela ne se fait pas. »
Du vivant de son père, les autres désavouaient ce contact primordial entre Ana et son père, et l'empêchaient. Elle s'est heurtée au corps médical, ainsi qu’à sa mère. Aux yeux des autres, elle transgressait les règles, mais pas pour elle (…).
