Dre Pascaline D’Otreppe (Cartel) : « Les réformes devraient encourager les médecins, pas les punir »
Généraliste en maison médicale et vice-présidente du Cartel, la Dre Pascaline D’Otreppe veut rapprocher les réalités des généralistes et des spécialistes, du nord et du sud du pays. Avec une priorité : une réforme de la nomenclature qui revalorise le travail intellectuel et organise les soins autour des besoins du patient. Si elle reconnaît la nécessité d’économies, elle refuse les coupes qui frappent une spécialité sans analyse préalable.
Comment maintenir une ligne syndicale commune lorsque les modes d’exercice, les contraintes et les attentes diffèrent autant d’un médecin à l’autre ? Pour Pascaline D’Otreppe, la réponse passe d’abord par une meilleure compréhension du travail de chacun.
Conventionnement, financement de la médecine générale, partage des tâches : elle défend des réformes construites avec les médecins, qui préservent leur engagement et l’accessibilité des soins.
Au fil de cet entretien, elle invite à dépasser les colonnes budgétaires et les rapports de force entre spécialités. Derrière chaque décision de financement, rappelle-t-elle, se jouent aussi le temps disponible pour soigner, la complémentarité des professionnels et la capacité à accueillir les patients.
jdM : Vous occupez la vice-présidence du Cartel aux côtés de Lieselot Brepoels, spécialiste néerlandophone. Quelle sera votre contribution personnelle à ce tandem et quel premier résultat concret souhaitez-vous obtenir pour les médecins ?
Dre Pascaline D'Otreppe : Pour le Cartel, il était important d’avoir une représentativité au sein de la présidence et de la vice-présidence. Quand Lieselot s’est présentée comme présidente, il était « logique » qu’un médecin généraliste francophone fasse la paire.
Ma contribution sera de comprendre et de rapprocher les différentes réalités entre médecins spécialistes et médecins généralistes, et entre le nord et le sud. Il est important pour moi d’avoir une position unie face aux autres forces en jeu dans la concertation.
L’ASGB, le GBO et le MoDeS représentent des réalités parfois très différentes. Sur quel projet commun voulez-vous les rassembler, et qu’est-ce qui doit distinguer votre offre syndicale de celle de l’ABSyM ?
La réforme de la nomenclature me paraît le dossier le plus important actuellement. Elle pourrait permettre de redéfinir la façon dont nous voyons le parcours de soins en Belgique et dont nous travaillons tous ensemble pour le patient. Il est important que la nomenclature soit réfléchie en termes de santé publique. Il est important également que tout médecin, quelle que soit sa spécialité, soit rémunéré à hauteur du travail réalisé. Le travail intellectuel doit être revalorisé dans un système actuellement trop basé sur les actes techniques.
Des économies justes, une concertation réelle
La proposition budgétaire pour 2027 prévoit 36,9 millions d’euros d’économies sur les honoraires médicaux. Quel arbitrage le Cartel défend-il entre maîtrise des dépenses, maintien de la norme de croissance et financement des besoins de soins ? Où placez-vous la limite au-delà de laquelle vous refuseriez de cautionner de nouvelles économies ?
Nous sommes conscients qu’il faut faire des économies. Nous les voulons justes et au bon endroit. Tout le monde va devoir se serrer la ceinture.
Il me semble important, dans nos discussions autour du budget, d’avoir en tête des principes comme les « soins appropriés » et les « objectifs prioritaires des soins de santé en Belgique pour la législature en cours », décrits par la Commission pour les objectifs en soins de santé. Je refuserais de cautionner des économies qui ne ciblent qu’une seule spécialité par « facilité » ou incompréhension. Il est important de définir les économies également au regard de la médecine fondée sur les preuves.
« Je refuserais de cautionner des économies qui ne ciblent qu’une seule spécialité par “facilité” ou incompréhension. »
Le Cartel participe à la plainte européenne contre les lois-cadres tout en défendant la concertation. Quelles garanties concrètes attendez-vous désormais de Frank Vandenbroucke pour que les médecins puissent réellement peser sur les réformes, notamment celle du conventionnement ?
J’attends une reconnaissance de notre expertise dans la concertation. Je reprendrai les mots de la Dre Brepoels lors de la conférence de presse sur le sujet : « C’est précisément au moment où notre système de soins de santé est confronté à de grands défis - vieillissement de la population, évolutions technologiques, économies budgétaires - que l’on choisit de s’attaquer aux fondements les plus essentiels de notre système : la participation des professionnels de santé aux décisions et la logique ascendante (“bottom-up”) sur laquelle le système a été construit. Au lieu de s’appuyer sur l’engagement et l’expertise du terrain, on préfère renverser complètement le système et imposer une approche rigide, descendante (“top-down”). »
Pour le conventionnement, il est important de garder les acquis et de ne pas aller vers un système punitif. Les réformes actuelles sont punitives, or elles devraient encourager. Pour éviter la fuite des médecins vers le privé et vers une marchandisation des soins, il est important qu’ils soient encouragés et donc rémunérés correctement pour ce qu’ils font.
Préserver le choix du modèle de financement
Vous exercez en maison médicale, mais représentez aussi les généralistes à l’acte et ceux qui ont choisi le New Deal. Quelles évolutions défendez-vous pour mieux rémunérer les consultations longues, la prévention et la coordination, tout en garantissant une équité entre ces modèles ?
Ces trois modèles de financement sont différents et ont tous leurs particularités. Il faut arrêter de les comparer et commencer à voir ce dont ils ont besoin en fonction de leurs spécificités.
Le système à l’acte a un grand besoin de reconnaissance du travail administratif et du travail de prévention, qui n’est pas du tout reconnu actuellement, par exemple. Le système forfaitaire a besoin de souplesse pour permettre d’adapter la pluridisciplinarité en fonction du diagnostic populationnel de la maison médicale. Et le New Deal est encore à ses débuts : il doit donc être évalué pour être encore plus adapté aux besoins actuels de la médecine générale.
Comme je le dis toujours, le système de financement est un moyen et non un but. Il doit être choisi en fonction des besoins du praticien et de sa patientèle. Il n’y en a pas un qui soit meilleur que l’autre. Nous avons la chance de pouvoir choisir entre ces trois modèles et cela doit rester comme cela.
"Déjà, il faut arrêter de parler de délégation et commencer à parler de partage des tâches. La répartition doit être réfléchie en fonction du parcours de soins du patient et pas en fonction des intérêts de l’une ou l’autre partie."
Pour les généralistes qui ne peuvent plus accepter de patients, quelle mesure devrait passer en premier : soutien administratif, délégation de tâches ou renforcement des effectifs ? Comment faire en sorte que la collaboration avec les infirmiers et les pharmaciens libère réellement du temps médical sans fragmenter le suivi ?
Déjà, il faut arrêter de parler de délégation et commencer à parler de partage des tâches. La répartition doit être réfléchie en fonction du parcours de soins du patient et pas en fonction des intérêts de l’une ou l’autre partie. C’est en partant des besoins du patient que l’on peut réellement travailler ensemble.
Pour un système de santé durable et robuste, il est important de toujours penser à notre vision : « Les meilleurs soins, accessibles à tous, au meilleur endroit, par le prestataire le plus adéquat, au moment le plus opportun, au juste coût. » Si cela est réfléchi ensemble et sans corporatisme, cela sera une vraie plus-value pour tout le monde, médecins et patients.
À côté de cela, le soutien administratif est indispensable actuellement selon moi. Le travail administratif prend un temps considérable, que ce soit la gestion des rendez-vous, des rapports médicaux ou du cabinet. Si cela est géré en collaboration avec d’autres, cela permet au médecin de se concentrer sur le soin du patient au moment de la consultation, mais également de gagner du temps pour la prévention, les consultations longues, etc.
Comprendre les dépassements avant de sanctionner
La réforme de la nomenclature et du financement hospitalier obligera à arbitrer entre disciplines et lieux de soins. Quelle redistribution le Cartel est-il prêt à défendre pour revaloriser le travail clinique et renforcer la première ligne, et comment comptez-vous obtenir l’adhésion de vos différentes composantes ?
Arbitrer est un mauvais mot. Je risque de me répéter, mais si l’on réfléchit ensemble au meilleur trajet pour le patient, les médecins généralistes ont besoin des médecins spécialistes et les spécialistes ont besoin des généralistes. En temps de pénurie, on doit se serrer les coudes et voir quelle est la meilleure personne pour le meilleur soin.
Je trouve que, souvent, dans les discussions, on est sur du lobbying de sous-spécialité. Par exemple, quand on parle de dépassements de budget, on ne voit que des colonnes. Est-ce que nous prenons réellement le temps de comprendre d’où vient le problème ? Parfois, le dépassement n’est dû qu’à une tranche limitée de la population médicale, et parfois pour de bonnes raisons, mais toute la profession est pénalisée sans avoir analysé réellement les raisons de ce dépassement.
L’important, selon moi, est que les soins restent accessibles à tous les patients, tant au niveau financier qu’au niveau de la disponibilité. Les réformes doivent absolument servir cet objectif. Il ne faut pas provoquer la fuite des médecins du système conventionnel et de l’hôpital.