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« Nous ne pouvons pas résoudre la crise du système de soins de santé uniquement au sein du secteur des soins »

Après un premier congrès couronné de succès, Fabric of Society prépare de nouveaux événements. Hervé Vanden Eede, à l’origine de cette initiative, plaide pour un dialogue ouvert entre les professionnels de la santé, l’industrie, le secteur agricole et les pouvoirs publics: « Nous ne devons pas attendre trop longtemps avant d’agir. »

Fabric of Society se définit comme « un mouvement de personnes qui souhaitent construire ensemble une société plus saine, plus chaleureuse et davantage connectée. La santé et les liens humains sont notre boussole. » En avril dernier, ce mouvement a organisé un congrès autour des thèmes value-based healthcare, retour au travail, données et bien-être mental.

Les retours ont été très positifs, selon le Dr Hervé Vanden Eede, à l'origine de cette initiative et anesthésiste dans sa pratique quotidienne. « Les participants ont apprécié de porter un regard neuf sur les soins de santé et de les aborder sous d’autres angles. Cette journée a été marquée par une importante dynamique de cocréation, et des contacts ont été établis en vue de futures collaborations. »

Le journal du Médecin : Pour 2027, vous mettez en avant l’alimentation et le bien-être mental. Pourquoi avoir choisi ces deux thématiques ?

Dr Hervé Vanden Eede : Nous nous dirigeons vers une crise majeure du système de soins de santé, que le secteur des soins ne pourra jamais résoudre à lui seul. C’est un problème auquel nous devons nous attaquer à l’échelle de l’ensemble de la société. L’alimentation et le bien-être mental y figurent parmi les principales causes, un changement culturel et sociétal est nécessaire pour y remédier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un enfant sur cinq à l’école primaire présente des problèmes psychologiques. Un enfant sur dix ne bénéficie pas d’un environnement de vie sûr : ses parents se disputent ou des violences intrafamiliales sont présentes. Les chiffres concernant l’obésité infantile sont tout aussi préoccupants. Et n’est-il pas aberrant que le diabète de type 2, autrefois appelé « diabète de la personne âgée », touche aujourd’hui des jeunes de 20 ans ?

Quelles solutions proposez-vous ? 

Nous devons retrouver un véritable esprit de communauté, dans lequel les individus sont davantage liés les uns aux autres et se soutiennent mutuellement. Nous devons également accorder beaucoup plus d’attention aux enfants tout au long de leur développement et renforcer la prévention, l’accompagnement et le dépistage auprès des groupes vulnérables. Pour la génération plus âgée, il est, selon moi, déjà trop tard.

Le modèle américain en héritage

Vous organiserez un congrès consacré à l’alimentation en avril prochain, quel rôle y jouent les liens sociaux ?

En Europe, nous avons évolué vers le modèle américain dont nous nous moquions encore il y a dix ans : chacun mange seul devant son écran, avec son assiette. Autrefois, toute la famille se réunissait autour de la table, de la soupe ou de l’entrée jusqu’au dessert. Ce moment de partage a disparu dans de nombreuses familles. Ce qui rend le débat sur l’alimentation si difficile, c’est que nous sommes confrontés à de puissantes structures qui contrôlent tout, des semences aux pesticides, en passant par l’élevage. À l’échelle mondiale, les sommes en jeu sont colossales, mais les coûts sociétaux d’une alimentation malsaine sont encore plus élevés.

 « En réalité, tout est fait pour favoriser le développement d’un système qui ne fonctionne pas. » - Dr Hervé Vanden Eede

Il est également difficile de déduire des données qu’un problème est causé par un régime alimentaire particulier. Cependant, des recherches, notamment celles de Kevin Hall, montrent que les aliments transformés présentent une densité énergétique plus élevée et une texture différente, ce qui peut empêcher l’apparition d’une sensation de satiété et conduire à consommer 500 kilocalories supplémentaires par jour. Pourtant, les consommateurs les préfèrent aux aliments non transformés car ils sont plus pratiques, plus rapides à préparer, plus agréables à consommer et savoureux. En réalité, tout est fait pour favoriser le développement d’un système qui ne fonctionne pas.

En tant que professionnels de la santé, il est essentiel que nous exprimions nos préoccupations à ce sujet et examinions les données disponibles. Si elles sont insuffisantes, demandons que davantage de recherches soient menées. Mais nous ne devons pas attendre trop longtemps avant d’agir. Nous engageons donc aussi le dialogue avec l’industrie alimentaire et le Boerenbond (syndicat agricole flamand, NdlR): quelles sont les possibilités ? À quels obstacles sont-ils confrontés ?

Quels obstacles ressortent-ils de ces discussions ?

L’un des principaux obstacles est celui de l’offre et de la demande. Lorsqu’on possède une entreprise rentable, on ne modifie pas l'offre s’il n’existe aucune demande. J’ai ainsi entendu parler d’un projet pilote pour cultiver des pois jaunes en Belgique. La culture en elle-même a été un succès mais après deux ans, il s’est avéré qu’il n’existait aucun débouché commercial: les pois ont dû être vendus à perte pour l’alimentation animale. Et c'est ainsi qu'un agriculteur finit par faire faillite. Ça ne fonctionne donc pas. Autre obstacle: la réglementation européenne. Les fabricants peuvent développer d’autres pesticides, potentiellement moins dangereux pour la santé publique. Mais il faut compter huit à dix ans avant qu’un nouveau produit ait franchi l’ensemble de la procédure d’autorisation européenne et puisse être commercialisé. C’est évidemment beaucoup trop long.

Qu’en est-il du côté de la demande, c’est-à-dire des consommateurs ?

Il y a toujours des résistances lorsque, par exemple, on retire du menu d’un restaurant d’entreprise le steak-frites ou les spaghettis à base de pâtes blanches. Les gens ont le sentiment qu’on leur enlève quelque chose, c'est de la « comfort food », dont ils estiment avoir besoin. Il faut donc un changement sociétal et culturel pour que tout le monde adopte une alimentation plus saine. Mais cette alimentation doit aussi être savoureuse. Il faut donc développer de nouveaux produits qui soient bons et, de préférence, les proposer dans les écoles.

Je suis un fervent partisan de ce qui se fait au Chili, au Japon et en Finlande : tous les enfants y reçoivent un petit-déjeuner et un repas de midi sains à l’école. Les enfants transmettent ensuite ces habitudes à la maison. Certains projets ont déjà clairement démontré que cette approche pouvait constituer un levier de changement sociétal. Il faudrait faire de même dans les hôpitaux, les cafétérias des clubs sportifs et les entreprises. Il faut proposer une meilleure alternative : végétale, riche en protéines et plus savoureuse. Et de préférence aussi moins chère.

Parallèlement, l’industrie alimentaire surfe déjà sur les tendances en matière de santé, comme en témoigne la popularité des produits enrichis en protéines...

Il n’est absolument pas nécessaire de consommer davantage de protéines. Cela peut être nécessaire chez les personnes âgées. Mais les gens voient des culturistes qui consomment des protéines en grande quantité et se disent : si nous faisons la même chose, nous développerons aussi notre masse musculaire. Quand on regarde les yaourts censés contenir davantage de protéines, on constate qu’il s’agit, par exemple, de 10 grammes au lieu de 9, mais ils coûtent trois fois plus cher. C’est du pur marketing, rien à voir avec des allégations de santé.

Le bien-être mental figurait déjà au programme du précédent congrès, mais vous souhaitez remettre cette thématique à l’ordre du jour ?

Si tout se concrétise, nous souhaitons organiser un congrès sur ce thème en décembre 2027. Il y a un réel besoin. Nous sommes devenus esclaves d’une société de consommation. Nous n’avons plus aucune réserve, ni physique ni mentale, car nous devons constamment être performants et consommer. À chaque moment de libre, nous sommes sur les réseaux sociaux, où nous sommes bombardés de publicités qui nous incitent à acheter et à planifier des voyages. On le constate également chez les enfants, qui doivent pratiquer cinq activités extrascolaires. Ils doivent exceller dans tous les domaines et leurs parents doivent les conduire partout. Nous avons davantage besoin de calme, de nature et de liens humains. De plus de temps pour entrer en relation avec les autres, mais aussi avec nous-mêmes. Beaucoup de personnes se sont perdues de vue. Chez Fabric of Society, nous partons du principe qu’il faut d’abord établir une connexion avec soi-même, puis avec les personnes qui nous entourent et, enfin, avec l’ensemble de la société.

Quel rôle Fabric of Society souhaite-t-il jouer dans les discussions sur ces thématiques ?

Nous ne sommes liés à aucun parti politique, à aucun pilier idéologique ni rien d'autre. Un des grands problèmes en Belgique est précisément que chacun est affilié à une structure ou à une autre, ce qui l’empêche de s’exprimer ou d’agir librement. Nous pouvons dire ce que nous voulons, personne ne nous en empêche. Parce que nous sommes apolitiques et neutres, chacun est le bienvenu pour faire entendre sa voix, partager son expérience ou contribuer d’une autre manière. Considérez-nous comme une sorte de café. Si vous venez, tant mieux. Si vous ne venez pas une fois, ce n’est pas grave non plus. Et si vous vous absentez pendant un an avant de revenir, vous serez toujours le bienvenu. Nous ne sommes pas une structure dans laquelle tout est imposé. Nous souhaitons au contraire fonctionner de manière plus naturelle. Lorsqu’on rassemble une communauté à l’échelle locale, toutes sortes d’initiatives peuvent émerger de la base. C’est très différent du fait de définir à l’avance une structure dans laquelle tout le monde doit s’inscrire. C’est précisément là que réside le grand dysfonctionnement du système actuel.

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