Les hommes, victimes de violences intrafamiliales
L’homme qui a peur de sa femme
Les victimes masculines dans les violences conjugales reste un angle mort. Bien qu'elles soient davantage psychologiques, ces violences sont réelles. Pourquoi, et que peut-on faire ?
Un homme de 47 ans est assis dans mon cabinet depuis déjà trois quarts d’heure. Sur le papier, il consulte pour des douleurs gastriques récidivantes. Il est pâle, dort mal, maigrit. Les analyses sanguines, la gastroscopie, tout est négatif.
Lors de la troisième consultation, je lui demande une nouvelle fois comment les choses se passent à la maison. Il hausse les épaules : « C’est une période difficile pour ma femme. »
Ce n’est que plusieurs semaines plus tard, après une remarque fortuite à propos d’un « incident » dans la cuisine, que je comprends. Depuis des années, il est isolé, rabaissé, contrôlé financièrement. La dernière fois qu’il est parti, il a reçu quatre jours plus tard une plainte pour menaces dans sa boîte aux lettres. Depuis, il n’ose plus.
Ce n’est pas un cas exceptionnel. Une consultation terriblement banale - sauf qu’on la reconnaît rarement.
Les chiffres que l’on oublie
L’enquête européenne sur les violences liées au genre (EU-GBV), menée de manière représentative en Belgique en 2021-2022 auprès de 5.494 personnes, a livré un chiffre qui n’a fait la une d’aucun journal : 33,1 % des hommes interrogés ont déclaré avoir déjà subi au moins une forme de violence conjugale, contre 31,3 % des femmes. Une différence qui n’est pas statistiquement significative.
Les victimes masculines subissent principalement des violences psychologiques de longue durée, sans composante physique.
Pour ceux qui doutent instinctivement de ce chiffre - et je connais ce réflexe -, la nuance essentielle apparaît une ligne plus loin. La nature de ces violences diffère profondément. Parmi les victimes masculines, 74,1 % ont subi exclusivement des violences psychologiques (contre 48,6 % des femmes).
Les combinaisons de plusieurs formes de violence - physique, psychologique et sexuelle - sont significativement plus fréquentes chez les femmes (48,7 % contre 23,5 %). Les violences physiques touchent presque deux fois plus souvent les femmes (14,4 % contre 8,5 %) ; les violences sexuelles conjugales sont rapportées si rarement par les hommes qu’elles se situent sous le seuil statistique de diffusion.
La prévalence globale est donc comparable, mais la morphologie diffère. Les victimes masculines subissent surtout des violences psychologiques prolongées sans composante physique : humiliations, isolement, contrôle coercitif, menaces de plainte ou concernant les enfants, contrôle financier, gaslighting.
Le sociologue Michael Johnson (2008) a clairement distingué ce schéma - l’« intimate terrorism » ou terreur intime - de la « situational couple violence », ces violences réciproques liées à des disputes qui dégénèrent et que les politiques publiques amalgament souvent. Le modèle décrit par Evan Stark en 2007 sous le terme de « coercive control » - devenu pénalement répréhensible en Angleterre et au Pays de Galles depuis fin 2015 (Section 76 du Serious Crime Act) - est presque la norme chez les victimes masculines en Belgique.
Face à cette prévalence de 33,1 %, une statistique policière sidérante : parmi l’ensemble des victimes de violences intrafamiliales, seuls environ 3 % déposent plainte. Ce décalage n’est pas un artefact d’absence. C’est un artefact d’invisibilité.
Pourquoi nous passons à côté
Il existe un terme pour décrire ce phénomène : l’injustice épistémique. La professeure Ines Keygnaert (UGent, ICRH), qui publie au niveau international sur la victimisation sexuelle masculine, le formule ainsi : « Si un homme et une femme racontent exactement la même histoire, nous avons tendance à croire plus rapidement la femme et à réfléchir avec elle aux solutions. Les hommes, nous les mettons plus facilement en doute. On leur dit aussi souvent qu’ils doivent se comporter comme de vrais hommes. »
L’homme lui-même ne sait souvent pas que ce qu’il vit relève des « violences conjugales ».
Cela ne concerne pas uniquement le grand public. Les recherches montrent que les professionnels - médecins généralistes compris - suivent eux aussi inconsciemment des scripts de genre lorsqu’ils évaluent la victimisation. Le modèle de la « victime idéale », où une femme passive est agressée par un homme actif, est devenu si dominant qu’il rend d’autres configurations presque illisibles.
Un homme en pleurs, terrorisé, expliquant que sa femme le maltraite, entre en collision frontale avec des schémas cognitifs que nous avons appris inconsciemment à appliquer.
À cela s’ajoute un autre élément. L’homme lui-même ne sait souvent pas que ce qu’il vit constitue des « violences conjugales ». La représentation médiatique et publique des violences entre partenaires est tellement genrée qu’il ne reconnaît pas sa propre expérience dans ce récit. Il pense aux hommes violents et aux yeux au beurre noir, pas à sa propre situation où - parfois physiquement plus grand que sa partenaire - il est harcelé pendant des heures, menacé au sujet des enfants ou privé de la gestion de son salaire.
Il anticipe en outre - souvent à juste titre - le scepticisme : « vous êtes plus grand qu’elle », « pourquoi ne vous êtes-vous pas défendu ? ». À cette dernière question, la littérature sur le traumatisme apporte une réponse neurobiologique essentielle : à côté des réactions de fight, flight et freeze, les travaux de Walker (2013) décrivent une quatrième réponse : le « fawn » ou comportement d’apaisement. Obéir, calmer, anticiper ce que veut le partenaire afin de neutraliser la menace.
Quand aucune issue sûre n’est perçue et que toute résistance aggrave la situation, cette réponse devient un mode de survie, pas un trait de caractère. Souvent, l’homme est en outre préventivement présenté par sa partenaire comme l’agresseur (DARVO : Deny, Attack, Reverse Victim and Offender) ou confronté à une plainte inversée. Au moment où il nous raconte son histoire, il a généralement déjà mené pendant des années un combat intérieur pour se reconnaître lui-même comme victime.
Ce que nous voyons réellement en consultation
Les victimes masculines consultent rarement pour le bon motif. Elles viennent pour les conséquences.
-plaintes somatiques persistantes inexpliquées : troubles du sommeil, problèmes gastro-intestinaux, céphalées, fatigue, perte de poids ;
-troubles anxieux et de l’humeur, souvent accompagnés d’une culpabilité disproportionnée ;
isolement social : moins de contacts avec les amis et la famille, rendez-vous annulés, réseau relationnel qui s’effrite ;
-communication minimisante : « ça va », « elle non plus n’a pas facile » ;
-nervosité à la réception de messages sur le téléphone, besoin de partir rapidement ;
-incongruence : le récit ne correspond pas à la communication non verbale.
-Aucun signe n’est pathognomonique à lui seul. Mais leur combinaison, surtout chez un patient qui n’était pas auparavant dans cet état, mérite des questions ciblées.
Que faire au cabinet ?
Interroger de manière neutre sur le plan du genre. Non pas : « votre femme vous frappe-t-elle ? », mais : « votre partenaire a-t-il/elle déjà fait des choses dont vous vous êtes dit : cela n’est pas normal ? ». Les questions portant sur les schémas et l’impact fonctionnent mieux que celles centrées sur les incidents :
-avez-vous le sentiment que votre partenaire contrôle vos comportements, vos déplacements ou vos contacts ?
-avez-vous peur de sa réaction face à des choses du quotidien ?
-votre partenaire vous a-t-il déjà menacé - avec les enfants, une plainte, un suicide ?
-voyez-vous moins vos amis ou votre famille qu’avant ?
-avez-vous le sentiment de ne plus savoir qui vous êtes ?
Interrogez les partenaires séparément. En présence d’un partenaire contrôlant, aucune victime ne parle librement - pas plus un homme qu’une femme.
Validez la parole et ne minimisez pas. Dire « cela doit être très angoissant » constitue déjà une intervention. Dire « elle ne le pense peut-être pas ainsi » en est une aussi - mais nocive. Les chances qu’un homme se confie à nouveau après avoir été relativisé sont faibles.
Documentez les schémas, pas seulement les incidents. Dans les dossiers judiciaires, les faits isolés disparaissent ; les schémas inscrits dans le temps, avec dates et conséquences, restent. N’oubliez pas les dimensions numériques et administratives (tracking, fausses plaintes, procédures en cours).
En cas de lésions physiques, une attestation correcte de constatation - description objective des blessures (type, dimensions, couleur, localisation), distinction entre constatations et déclarations du patient, datation, copie dans le dossier - peut devenir une preuve cruciale.
Le patient peut emporter lui-même l’attestation lors d’un dépôt de plainte ; le médecin ne la transmet pas directement à la police en raison du secret professionnel.
Risques post-séparation
Soyez attentifs au risque post-séparation. L’étude IPV-PRO&POL (BELSPO, 2022) confirme ce que rapportent depuis longtemps les collègues anglo-saxons : la violence s’arrête rarement après une séparation, elle change de forme. Les abus institutionnels et administratifs - procédures interminables, instrumentalisation des enfants - sont des formes reconnues de violence auxquelles les victimes masculines restent souvent confrontées pendant des années.
Parallèlement, les travaux de Vivienne de Vogel (Université de Maastricht) montrent que les outils standard d’évaluation du risque sont moins performants pour prédire les violences commises par des femmes - un angle mort auquel la justice et la santé mentale accordent de plus en plus d’attention.
Les enfants témoins de violences conjugales sont eux-mêmes victimes de maltraitance.
Orientez, même si vous doutez. La ligne d’aide 1712 est gratuite et anonyme ; depuis avril 2024, la coordinatrice flamande est la professeure Kasia Uzieblo (VUB, psychologie criminologique et médico-légale).
Pour les situations complexes ou aiguës, neuf « Maisons sûres » (anciens Family Justice Centers) existent en Flandre depuis fin 2023 - des centres multidisciplinaires où police, justice et aide sociale suivent ensemble une même famille.
N’oubliez pas le Kindreflex (méthodologie flamande, LUCAS KU Leuven) : les enfants témoins de violences conjugales sont eux-mêmes victimes de maltraitance infantile - il faut les interroger et signaler les situations si nécessaire.
Depuis mars 2026, il existe également le site ookmannen.be ("leshommesaussi.be"), spécifiquement destiné aux victimes masculines et aux professionnels de l’aide. Cette plateforme multilingue comprend un auto-test, un plan de sécurité et des possibilités d’orientation. J’en ai moi-même pris l’initiative après avoir constaté dans ma pratique que ces patients ne disposaient d’aucune ressource néerlandophone vers laquelle les diriger.
En conclusion
Nous n’avons pas besoin de remettre le féminisme en question pour reconnaître les victimes masculines. Nous devons simplement affiner notre regard clinique. Prendre soin des hommes victimes de violences conjugales ne menace pas les femmes victimes - cela élargit l’offre de soins et contribue à une aide fondée sur les schémas et les conséquences plutôt que sur le genre.
L’homme souffrant de douleurs gastriques est revenu. Nous avons élaboré ensemble un plan de sécurité, il a appelé le 1712 et a fini par partir. Un an plus tard, la gastrite avait disparu. Ne pas le voir aurait signifié le maintenir dans mon cabinet - non pas comme patient, mais comme victime chronique.
Sources
Janssen, C., & Vesentini, F. (2024). Gendergerelateerd geweld in België: Kerncijfers van de EU-GBV-enquête (2021–2022). IWEPS/BISA/Statistiek Vlaanderen.
Depraetere, J., Vandeviver, C., Vander Beken, T., & Keygnaert, I. (2020). Big boys don't cry: A critical interpretive synthesis of male sexual victimization. Trauma, Violence & Abuse, 21(5), 991–1010.
De Smet, O., Uzieblo, K., et al. (2015). Unwanted pursuit behavior after breakup: Occurrence, risk factors, and gender differences. Journal of Family Violence, 30(6), 753–767.
Groenen, A., & Reggers, S. (2021). Partnergeweld: Een veelkoppige ontwrichting in afhankelijkheidsrelaties. Tijdschrift Klinische Psychologie, 51(4), 304–312.
Vanneste, C. (Ed.). (2022). Intimate partner violence: Impact, processes, evolution and related public policies in Belgium (IPV-PRO&POL Final report). Belgian Science Policy Office.
Stark, E. (2007). Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Life. Oxford University Press.
Le Dr Koen Thomeer est médecin généraliste à Antwerp et initiateur de ookmannen.be ("leshommesaussi.be"), un site d’information multilingue consacré aux violences conjugales envers les hommes, destiné aux victimes et aux professionnels de l’aide.