OpinionLoisirs et médecine

Tombé de la trousse

Le grand paysage

« C’est au bout de la route que se découvre la perspective du chemin parcouru. C’est apaisant. » Cette confidence d’un patient en fin de vie, rencontré dans le cadre d’une demande d’euthanasie, m’a habité un long moment.

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste - 1 juin 2026

fin de vie  euthanasieÉtrange métier que celui de médecin, qui apprend de ses patients qu’une existence arrivée à son terme, hors de tout espoir de guérison, ne débouche pas inévitablement sur un incertain néant mais parfois sur une sereine lucidité.

« Quand je ferme les yeux je vois des points brillants, un pan de ciel en moi et ses milliers d'étoiles. Si je les rouvre par une nuit très claire je fais partie du ciel qui fait partie de moi. » C’est du Claude Roy comme on l’aime, arrivé au terme d’un long parcours contre le cancer, mais ces lignes auraient aussi pu être écrites par l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, atteint d’une cécité progressive.

Le paysage intérieur de l'aveugle se confondrait-il avec celui du patient en fin de vie, une nuit étoilée au firmament, enrichie par la somme de tous ses souvenirs? Mémoire de ce qu'il a vu ou vision de ce qu'il peut encore imaginer ? Fermer les yeux ne supprime pas le monde, mais le déplace. Le ciel n’est plus seulement au-dessus de nous, il devient une chambre intérieure, spectacle intime d’une multitude d’étoiles mémorisées.

L’effet de loupe

Et si on sortait la mort, le handicap et le déclin du cadre de la plainte pour les vivre comme une réconciliation ?

Il y a dans le métier de médecin une fonction qui n’est ni enseignée, ni rémunérée et moins encore magnifiée, celle d’accompagner le patient quand tout espoir de guérison s’estompe, de replacer son parcours de vie dans une perspective qui ait un sens. La fin de vie et l’accompagnement palliatif ont un effet de loupe, concentrant la lumière vers un point de chaleur intense, à partager avec ceux qui nous sont proches. Arrive ainsi le moment de résumer en quelques lignes les mots essentiels et les leçons tirées d’un long parcours, de susciter l’une ou l’autre réconciliation, d’exprimer sa gratitude.

C’est l’occasion aussi de se vider l’esprit des grosses poubelles de l’existence, des vieilles haines recuites, tout en laissant derrière soi les regrets inutiles.

Dans un ultime lâcher-prise, le patient en fin d’existence abandonne un monde mais accepte que le monde le précède, le traverse et lui survive.

Prolongeons le rapprochement entre la perte progressive de vie et celle de la perte de vision, découvrant que toute perte physique - la vue, la force, la vivacité - magnifie l’intériorité. Borges aurait sans doute aimé cette circularité, lui qui était habité par l’image du labyrinthe, cet enchaînement d’hésitations, d’essais et de réussites au terme duquel on passe de l’obscurité à la clarté dans un paysage intérieur enrichi, peut-être plus pauvre en détails, mais plus riche en résonances.

Tout ce qu’on a vu, vécu, partagé, rêvé, lu ou écrit, et que d’autres humains ont pu vivre avant nous, fait désormais lien en un seul et unique paysage. Dans un ultime lâcher-prise, le patient en fin d’existence abandonne un monde mais accepte que le monde le précède, le traverse et lui survive, comme la lumière des étoiles nous parvient longtemps après leur extinction.

Faire sens

Et c’est pourquoi les vers de Claude Roy nous parlent : ils ne disent pas « je ne vois plus », mais « le ciel a changé de demeure ». Il n’est plus seulement au dehors, il s’est réfugié dans l’homme, comme un livre dans une bibliothèque obscure, attendant qu’une mémoire, une phrase ou un rêve le rallume.

Ce qui n’aura été qu’une visite de second avis pour une demande de fin de vie, dans une journée occupée par tant d’autres tâches, une rencontre faite de peu de mots, d’un examen sommaire car déjà bien documenté, pose au médecin les questions essentielles.

Que reste-t-il de notre métier lorsque la technologie a atteint ses limites, quand la mécanique humaine ne peut plus être réparée, quand la prévention, les conseils d’hygiène de vie, les drogues tranquillisantes et euphorisantes deviennent inutiles ? Il reste la recherche du sens, commune au patient comme à son médecin. Sens à donner à une existence, mais aussi à une profession.

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