Cancer pulmonaire : la durée du tabagisme pourrait redéfinir les critères de dépistage
CONGRÈS ASCO Le dépistage du cancer bronchique par tomodensitométrie à faible dose repose aujourd’hui sur l’exposition tabagique cumulée exprimée en paquets-années, un indicateur combinant durée et intensité du tabagisme. Pourtant, une proportion importante des cancers pulmonaires survient encore chez des patients ne répondant pas aux critères actuels. Présentée à l’ASCO 2026, une vaste étude menée chez près d’un million de vétérans américains suggère qu’un critère fondé uniquement sur la durée du tabagisme pourrait identifier davantage de sujets à haut risque tout en améliorant l’équité d’accès au dépistage.
Les recommandations USPSTF 2021 préconisent un dépistage chez les adultes âgés de 50 à 80 ans présentant une exposition tabagique d’au moins 20 paquets-années et ayant arrêté de fumer depuis moins de 15 ans. Cependant, cette mesure nécessite de reconstituer l’intensité du tabagisme sur plusieurs décennies, une information souvent imprécise ou incomplète dans les dossiers médicaux. La durée cumulée du tabagisme constitue au contraire une donnée généralement plus fiable, plus reproductible et plus facilement accessible en pratique clinique. Les auteurs ont donc évalué les performances d’un critère simple reposant sur une durée de tabagisme d’au moins 20 ans.
Une population plus large tout en conservant un risque élevé
Cette étude rétrospective a inclus 960.770 vétérans âgés de 50 à 80 ans suivis au sein de la Veterans Health Administration. Parmi eux, 35,4 % étaient fumeurs actifs, 31,7 % anciens fumeurs et 32,9 % n’avaient jamais fumé. L’âge médian était de 64,9 ans et 91,2 % des participants étaient des hommes.
L’utilisation d’un seuil de durée tabagique ≥20 ans portait ce nombre à 571.087 sujets, soit une augmentation de 29,6 % de la population éligible au dépistage par rapport aux critères USPSTF 2021. Les sujets nouvellement éligibles étaient en moyenne plus jeunes et comprenaient davantage de femmes, ainsi que de patients issus de minorités raciales. Cette expansion ne s’accompagnait pas d’une dilution majeure du risque. Dans les données présentées à l’ASCO, l’incidence cumulée du cancer pulmonaire à cinq ans atteignait 1,59 % chez les sujets sélectionnés selon la durée du tabagisme, contre 1,85 % avec les critères USPSTF 2021 et 2,00 % avec les critères USPSTF 2013. À titre de comparaison, elle n’était que de 0,14 % chez les personnes n’ayant jamais fumé, confirmant que les sujets identifiés par le critère ≥20 ans de tabagisme demeuraient une population à risque élevé de cancer pulmonaire.
Vers un dépistage plus sensible et plus équitable
L’un des résultats les plus marquants concerne les populations historiquement moins bien identifiées par les critères fondés sur l’exposition tabagique cumulée. Parmi les fumeurs ou anciens fumeurs, l’éligibilité passait de 55,0 % à 82,7 % chez les femmes et de 53,9 % à 82,7 % chez les vétérans noirs lorsque la durée du tabagisme remplaçait les critères traditionnels. Les auteurs avancent que certaines populations, notamment les femmes et certaines minorités raciales, pourraient voir leur risque sous-estimé lorsqu’il est évalué principalement à partir de l’intensité du tabagisme. Cette amélioration de l’identification des sujets à risque se traduisait également par une forte diminution des cancers potentiellement manqués dans ces sous-groupes, passant de 39,3 % à 6,7 % chez les femmes et de 46,9 % à 5,9 % chez les patients noirs.
L’impact potentiel sur la détection des cancers est également notable. Dans l’analyse principale, la proportion théorique de cancers pulmonaires diagnostiqués chez des personnes non éligibles au dépistage passait de 30,3 % avec les critères USPSTF 2013 à 17,1 % avec les critères USPSTF 2021, puis à 7,5 % avec le critère fondé sur la durée du tabagisme. Les auteurs ont également montré qu’en remplaçant les paquets-années par une durée de tabagisme ≥20 ans, la proportion de cancers potentiellement manqués parmi les sujets non éligibles pouvait être réduite de 27,2 % à 3,9 %.
Cette étude constitue l’une des démonstrations les plus solides à ce jour que la durée du tabagisme pourrait représenter un critère de sélection plus simple, plus équitable et au moins aussi performant que les critères historiques fondés sur l’exposition tabagique cumulée. Les auteurs soulignent toutefois que ces résultats proviennent d’une cohorte de vétérans majoritairement masculine et qu’aucune analyse de coût-efficacité n’a été réalisée, ce qui nécessitera une validation dans d’autres populations avant une éventuelle évolution des recommandations.
Référence
Heiden BT, Eaton DB Jr, Puri V, Brandt WS, Thomas TS, Schoen MW, et al. Redefining lung cancer screening eligibility: Smoking duration vs. pack-years in a national VA cohort of nearly 1 million patients. J Clin Oncol. 2026;44(16 Suppl):8004. doi:10.1200/JCO.2026.44.16_suppl.8004.