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Le grand âge : un traumatisme existentiel ?

DOSSIER SANTÉ MENTALE Le grand vieillissement ne se caractérise pas uniquement par un déclin physique et/ou cognitif. Il est aussi marqué par des pertes et des deuils successifs dont l’effet cumulatif fait le lit de la dépression, voire du psychotrauma.  

Candice Leblanc - 8 septembre 2026

gériatrie traumatisme deuil« C’est dur de vivre quand on veut mourir »

« J’ai envie de crever, vous comprenez ? »

« Tous les soirs, quand je me couche, je prie Dieu pour ne pas me réveiller le lendemain matin »

Voici les témoignages que Pascal Lapeyre, psychologue belge, a recueillis dans l’EPHAD [1] où il exerce, en France. Des propos que tout professionnel de la santé travaillant avec des personnes (très) âgées entend plus ou moins régulièrement. Bien sûr, tout être humain est confronté à la mort et au deuil. La particularité du quatrième âge – au-delà de 85-90 ans – est qu'aux proches de sa génération (conjoint(e), frère(s), sœur(s), ami(e)s, etc.) peuvent s’ajouter les enfants, voire les petits-enfants. Ce qui, quel que soit l’âge, reste une souffrance immense.

« J’ai rencontré une femme âgée qui a perdu son fils unique », explique Alexia Watelet, neuropsychologue au sein de l’équipe mobile gériatrique Dionysos de Bruxelles [2]. « Elle ne cesse de répéter que ce n’est pas “normal”, que c’est elle qui aurait dû mourir la première… Au-delà de la fin de vie, ce genre de deuil interroge le sens même de la vie. »      

De multiples pertes et vulnérabilités

Les décès dans l’entourage ne sont pas les seules pertes auxquelles les personnes âgées font face. En MRS, les résidents doivent aussi faire le deuil d’une maison ou d’un appartement où ils ont parfois vécu des décennies.

« Outre leurs proches et leurs repères, ils perdent aussi progressivement leur autonomie, leur mobilité, leurs dents, leurs cheveux, leur continence, leur capacité sexuelle, leur mémoire, etc. », ajoute Pascal Lapeyre. Certes, le psychologue exerce dans un cadre institutionnel où la dépendance et les comorbidités sont statistiquement majorées. Pour les personnes âgées qui vivent encore chez elles, le domicile implique forcément le maintien d’une autonomie suffisante et une continuité plus forte avec la vie antérieure. Mais elles peuvent aussi faire face à l’isolement et à un tissu social qui peut lui aussi rétrécir, au gré des déménagements, du départ des pairs et du voisinage en MRS… ou de leur décès.

Les deuils à répétition du grand âge s’inscrivent donc dans un contexte de pertes fonctionnelles, de maladies (chroniques et/ou aiguës) et de fragilisation du réseau social. Pas étonnant, dès lors, que les personnes âgées soient plus susceptibles de souffrir de troubles de l’humeur. On pense, bien sûr, à la dépression [3].

« D’un point de vue psychologique, la dépression constitue souvent l’échec du travail de deuil », explique Pascal Lapeyre. « Et ce travail de deuil est précisément compliqué par le grand vieillissement. Car avec celui-ci, les ressources psychiques internes sont moindres et les capacités de régulation sont altérées. » Selon le psychologue, ce grand vieillissement et l’effet cumulatif des pertes peuvent constituer un véritable « traumatisme existentiel », a fortiori en cas de maltraitances [4].

On peut d’ailleurs revenir à la définition de « situation extrême », concept forgé par le psychothérapeute et psychanalyste Bruno Bettelheim, qui désigne un contexte de violence où la vie, l’intégrité et la dignité humaine sont menacées et où l’on ignore combien de temps cela va encore durer. Ce qui peut entraîner un effondrement des mécanismes de défense habituels. Bien sûr, toutes les personnes âgées (multi)endeuillées ne sont pas « traumatisées », au sens propre du terme. Il convient toutefois de garder à l’esprit que tout être humain a ses limites, a fortiori quand celles-ci sont déjà d’emblée fragilisées par le contexte de vie. 

Même si ce n’est pas facile, il faut tenter de leur apporter, même au milieu de leurs difficultés, une forme de lumière.

Prise en charge et écoute bienveillante

Face à de tels tableaux, poser un diagnostic n’est pas toujours évident. Dépression, anxiété ou troubles cognitifs ? Processus de deuil « normal » ou deuil prolongé ? Désarroi transitoire ou psychotrauma constitué ? Quelles que soient l’étiologie et l’étiquette diagnostique, « notre rôle en tant que soignant est, d’abord, d’être capables d’entendre cette détresse », estime Pascal Lapeyre. « Il nous faut continuer à traiter les personnes (très) âgées comme des sujets à part entière. » Car, face au deuil, elles « sont comme tout le monde ; elles se trouvent dans une phase de leur vie qui est, en quelque sorte, figée par la perte », ajoute Alexia Watelet. « L’enjeu est de les aider à traverser cette période, à retrouver du sens et les encourager à réinvestir des activités qui leur plaisent. »

Même si ce n’est pas facile, il faut tenter de leur apporter, même au milieu de leurs difficultés, une forme de lumière. Pascal Lapeyre l’illustre par un exemple. L’un de ses patients, ancien agriculteur devenu grabataire, lui confie ne plus supporter la vie qu’il mène aujourd’hui. Quelque peu désemparé, le psychologue lui demande : « Si vous pouviez faire une dernière chose avant de mourir, quelle serait-elle ? » Le résident lui explique alors, « avec force et vitalité, qu’il prendrait une bouteille de vin, mais “pas le mauvais de l’EHPAD, non, du bon vin !”, qu’il enfourcherait sa mobylette et qu’il irait au milieu de ses vaches, une dernière fois, avec bonheur. Pendant un temps, nous étions revenus du côté de la vie. »

Références
1. En France, les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) désignent les maisons de retraite médicalisées, qui accueillent les seniors de plus de 60 ans ayant perdu leur autonomie et ayant besoin d’une aide quotidienne et de soins.
2. Dionysos est une équipe multidisciplinaire mobile de soutien à la personne âgée fragilisée de plus de 60 ans et à son réseau de soins. Elle peut être contactée par les proches ou les prestataires de soins. Plus d’infos sur: www.rivagedenzaet.be/dionysos
3. Lire
à ce sujet notre article « Reconnaître et traiter la dépression de la personne âgée », pages 28-29.
4. Lire à ce sujet notre article « Évaluer les maltraitances : un casse-tête méthodologique », pages 14-17.

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