OpinieVrije tijd en de geneeskunde

Tombé de la trousse

Le patient encalminé

En langage marin, on dit d’un voilier qu’il est encalminé lorsqu’il est immobilisé par un manque total de vent. Dans nos pratiques, nous rencontrons souvent ces voyageurs immobiles, consultant pour une douleur, une fatigue, une insomnie ou un essoufflement, tous symptômes réels ne débouchant sur aucun diagnostic. Un mal sans nom, comme une mer sans vent.

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste - 25 augustus 2026

homme face à la mer réflexionIls n’y entrent presque jamais d'un seul coup, dérivant longtemps sans s’en apercevoir : un deuil qui ne cicatrise pas, une erreur ancienne ressassée, une séparation, une humiliation, une parole jamais oubliée. Peu à peu, les regrets s'entrelacent comme ces longues algues du large. La vie continue autour d’eux, mais plus vraiment en eux. Pas forcément malheureux, mais immobiles. Les journées se ressemblent, les projets s'effacent, les rencontres deviennent plus rares. Un avenir sans couleur, déclinant toutes les nuances du gris, se déroule devant eux. Comme Gulliver ligoté par les Lilliputiens, non par des grandes chaînes mais par des milliers de liens minuscules, leurs nuits sont peuplées de « j'aurais dû », « si seulement », « il est trop tard ». 

Les regrets sont des algues patientes. Pris isolément, aucun n'est capable d'arrêter un homme. Ensemble, ils peuvent immobiliser une vie entière. Les tempêtes abîment les navires ; les calmes sans fin les condamnent parfois davantage. Un bateau n'est pas construit pour demeurer immobile. Pas plus qu'un être humain. Nous ne nous éteignons pas seulement de nos blessures. Nous pouvons aussi nous éteindre faute d'horizon.

La mer des Sargasses

Parmi les mers du monde, il en est une qui défie toutes les cartes. La mer des Sargasses* est une curiosité de la nature. Elle ne possède ni rivage, ni fleuve qui s'y jette, ni côte à l'horizon. Elle est simplement délimitée par les grands courants de l'Atlantique Nord qui la maintiennent comme une île d'eau au milieu de l'océan.  Là, les vents s'essoufflent, les vagues s'apaisent et d'immenses nappes d'algues flottantes, les sargasses, recouvrent la surface. Les marins les décrivaient comme de longues chevelures dérivant à perte de vue, pareilles aux tentacules d'une pieuvre géante.

Lorsque Christophe Colomb y pénétra en 1492, ses équipages furent gagnés par l'inquiétude. Les caravelles semblaient retenues dans cette végétation flottante. Les hommes imaginèrent des hauts-fonds, des monstres, une mer prête à les engloutir. En réalité, les navires pouvaient avancer. Lentement. Ce n'étaient pas les algues qui les retenaient le plus, mais la peur de ne plus jamais retrouver le vent.

Faute de vent, l’espoir d’une destination

On a tous en nous notre mer des Sargasses. C'est peut-être là que réside son véritable piège, non dans les algues, mais dans la conviction qu'il n'existe plus d'issue, cessant peu à peu de chercher le vent. L’immobilité comme une destinée. Et pourtant… La mer des Sargasses cache un paradoxe magnifique. Sous son apparente inertie se déroule l'un des plus extraordinaires cycles de la vie. C'est là que les anguilles d'Europe et d'Amérique viennent se reproduire avant que leurs larves ne soient emportées, des mois durant, par les courants vers des milliers de kilomètres de fleuves et de rivières. Ce désert marin est aussi une immense maternité. Là où tout semble arrêté commence un voyage. Quelle leçon. Nos périodes d'immobilité ne sont peut-être pas seulement des impasses. Elles peuvent devenir des lieux de transformation, à condition de ne pas s'y installer. Les Sargasses n'ont jamais eu raison des navigateurs qui continuaient à scruter l'horizon. Il suffit parfois d'une risée presque imperceptible, cette petite brise très courte et soudaine, pour remettre un voilier en marche.

Nos périodes d'immobilité ne sont peut-être pas seulement des impasses. Elles peuvent devenir des lieux de transformation.

Même si derrière eux se cache parfois une existence arrêtée depuis longtemps, ces  patients encalminés n'attendent pas de nous seulement un médicament. Ils espèrent, souvent sans le dire, retrouver une direction. Le médecin ne fabrique pas le vent. Il peut, plus modestement, aider son patient à hisser de nouveau une voile, à lever les yeux vers l'horizon, à croire que les courants continuent d'exister même lorsqu'ils sont invisibles. La mer des Sargasses n'est pas un lieu où l'on échoue. C'est un lieu d'où l'on repart, le jour où l'on accepte enfin de croire qu'un souffle, même imperceptible, peut suffire à remettre un navire en route.

>> Texte librement inspiré par un chapitre de Petite philosophie de la Mer. Laurence Devillairs et Viviane Vagh. Éditions de la Martinière (2022).

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