Geriatrie

"Faire l'impasse sur la sexualité des aînés serait absurde"

S’exprimant à l’occasion d’une matinée d’étude sur la santé sexuelle et ses nombreux tabous (Institut Bordet - H.U.B), le gériatre Pierre Hanotier a rappelé combien la gériatrie n’est pas si ancienne que cela. Elle date des années 80. Voici pourquoi elle s’intéresse tant à la santé sexuelle des aînés.
Dr Hanotier

Nicolas de Pape - 1 oktober 2026

« Pourquoi un gériatre s’intéresse-t-il à cette question ? Pour le comprendre, il faut revenir brièvement à l’histoire de la gériatrie », pointe le Dr Hanotier. « Cette discipline s’est véritablement développée dans les années 1980, lorsque les services d’urgence ont commencé à accueillir de plus en plus de patients âgés, très fragiles, polypathologiques, dont la prise en charge devenait extrêmement complexe. La gériatrie s’est alors spécialisée dans l’accompagnement multidisciplinaire de ces patients fragiles. »

Mais le paradigme évolue. La gériatrie prend toujours en charge les patients âgés vulnérables mais la prévention occupe davantage les esprits des thérapeutes. « Il s’agit notamment de dépister les fragilités et les pré-fragilités afin que les personnes vieillissent le mieux possible et conservent leurs capacités intrinsèques le plus longtemps possible. »

Les gérosciences apportent des outils de plus en plus performants. « Lorsque l’on compare des personnes de 70 ans aujourd’hui à celles qui avaient le même âge il y a vingt ans, on constate que leurs capacités fonctionnelles sont meilleures. Il suffit d’ailleurs de comparer nos grands-parents à 65 ans avec les personnes de 65 ans aujourd’hui : le vieillissement n’est plus vécu de la même manière. »

Faire l’impasse sur la santé sexuelle serait d’autant plus absurde. « À l’H.U.B., nous avons notamment été sensibilisés à cette question par le Dr Nathan Francesci, qui a consacré son mémoire de fin de spécialisation à la santé sexuelle des aînés. Nous intégrons donc progressivement cette dimension dans nos consultations. »

« La sexualité ne disparaît pas avec l’âge »

Il faut d’abord rappeler une évidence trop souvent oubliée : la sexualité ne disparaît pas avec l’âge. Elle devient simplement moins visible.

« Nous avons parfois du mal à imaginer qu’une personne âgée puisse encore avoir une vie sexuelle. C’est lié à des stéréotypes profondément ancrés. Nous avons déjà du mal à imaginer la sexualité de nos propres parents, alors qu’ils nous ont tout de même conçus ! Nous projetons la même représentation sur nos patients. »

Du coup, les médecins eux-mêmes partent du principe que les aînés ne font plus trop l’amour. Or de nombreuses études montrent que la sexualité reste bien présente. « Les chiffres varient fortement selon les travaux, mais on considère qu’entre 20 et 40 % des femmes de plus de 50 ans ont encore une activité sexuelle, de même que 26 à 55 % des hommes, lorsqu’on les interroge sur l’année écoulée. Et il ne s’agit pas d’une sexualité simplement « contemplative ». Elle peut rester active, pénétrative et orgasmique. Une véritable vie sexuelle peut donc se maintenir très longtemps. »

Certes, avec l’âge, les « performances » diminuent. Mais la vie sexuelle ne disparaît pas. Elle se réinvente.

Ouvrir un espace de parole

Le premier « traitement » consiste donc à offrir un espace de parole. Parlons-en, comme dirait l’autre. « Certaines études montrent qu’environ 70 % des hommes aimeraient discuter de leurs difficultés sexuelles avec leur médecin traitant, ainsi qu’environ 30 % des femmes. Pourtant, dans la grande majorité des consultations, cette question n’est jamais abordée. »

Il suffit parfois de poser d’emblée la question de manière simple : « Êtes-vous satisfait de votre vie affective et sexuelle ? » Et puis le dialogue, en général, s’ouvre. Des patients, même nonagénaires, s’ouvrent et donnent moult détails.

« Parler de sexualité permet aussi de dépister toute une série de facteurs susceptibles d’altérer la vie sexuelle : les maladies chroniques, le diabète, l’hypertension, certaines douleurs, les douleurs lors des rapports, mais aussi des problèmes de mobilité ou des facteurs psychologiques et émotionnels. »

Médicaments

Les médicaments jouent également un rôle majeur. « Les personnes âgées prennent souvent de nombreux traitements prescrits par différents spécialistes. Or certains médicaments peuvent affecter très directement la santé sexuelle. Il est donc parfois possible d’améliorer considérablement la situation par une simple réévaluation du traitement. Un de mes mentors avait l’habitude de dire, de manière évidemment provocatrice, que « la gériatrie, c’est facile : il suffit d’arrêter tous les médicaments et les gens vont mieux ». C’est un raccourci, bien sûr, mais il contient une part de vérité : chez certains patients âgés, une révision attentive de la médication peut avoir des effets très importants. »

Une génération au rapport différent à la sexualité

Le Dr Hanotier rappelle également que les aînés sont nés dans les années 40 et 50. Ils ont donc connu l’amour et la sexualité au moment de la libération sexuelle des années 60 et 70 et l’arrivée de la pilule contraceptive qui a libéré les femmes du fardeau d’être enceinte sans le vouloir. « Parallèlement, ces personnes vivent de plus en plus longtemps avec de bonnes capacités physiques et cognitives. Dans ce contexte, ne pas s’intéresser à leur santé sexuelle devient difficilement acceptable. »

Il faut donc intégrer cette dimension dans leur parcours de soins.

Vers une consultation dédiée à la santé sexuelle des aînés

À la clinique des seniors de l’H.U.B. - juridiquement, l’hôpital de jour gériatrique – on intègre systématiquement la question de la sexualité dans l’anamnèse gériatrique.

« Il ne s’agit évidemment pas d’imposer une discussion, mais de voir si le patient souhaite aborder le sujet. S’il existe une difficulté ou une demande, nous pouvons ensuite réaliser une mise au point et orienter le patient vers le parcours médical le plus approprié. Nous souhaitons également développer une consultation spécifiquement consacrée à la santé sexuelle des aînés. C’est un projet parfaitement réalisable à relativement court terme. »

La kinésithérapie, notamment, peut jouer un rôle très important dans la prise en charge de certaines difficultés sexuelles.

« L’objectif est donc de créer un parcours intégré permettant à nos seniors de préserver le plus longtemps possible leur vie affective et sexuelle. Parce qu’au fond, cela reste une dimension importante de la qualité de vie. »

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