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Tombé de la trousse

PISA: le niveau baisse, mais quel niveau ?

À la question « le niveau baisse-t-il ? », se substitue une autre, tout aussi fondée : « De quelles compétences aurons-nous réellement besoin lorsque les machines sauront presque tout faire ? »

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste - 6 oktober 2026

Socrate, reviens !

niveau savoir apprentissageLe niveau baisse. Voilà une phrase qui possède au moins une qualité : elle ne baisse jamais. Chaque génération l'a prononcée à propos de la suivante, depuis que Socrate se plaignait, paraît-il, d'une jeunesse qui n'était déjà plus ce qu'elle avait été. Cette fois pourtant, les chiffres semblent donner raison aux pessimistes.

L'enquête PISA 2022 a sérieusement secoué le cocotier scolaire européen. En Belgique, le score moyen des jeunes de 15 ans est passé, entre 2018 et 2022, de 508 à 489 points en mathématiques, et de 493 à 479 en lecture. Dans l'ensemble de l'OCDE, la chute atteint près de 15 points en mathématiques et dix en lecture. Du jamais-vu.

Quand le smartphone remplace le crayon

Le niveau baisse donc incontestablement, mais quel niveau ? La question peut se poser en observant les patients en consultation. L'un ne lit pas le mode d'emploi de son glucomètre : il regarde une vidéo. Un autre ne tape plus ses messages : il les dicte. Un troisième photographie mon ordonnance. Un quatrième demande à son téléphone comment rejoindre l'hôpital. Plus personne ne mémorise un numéro de téléphone.

Bientôt, peut-être, personne ne cherchera l'orthographe d'un mot : la machine l'aura corrigé avant même que nous ayons eu le temps de nous tromper. Pourquoi apprendre à réparer un robinet en déchiffrant une notice lorsque YouTube vous montre, geste après geste, comment changer le joint, où placer la pièce, quel bouton pousser et dans quel sens tourner la vis ? Pourquoi apprendre à dessiner et fréquenter une académie durant des années quand ChatGPT vous croque un dessin en cinq minutes ?

Pourquoi apprendre à écrire, pourrait-on poursuivre, puisque je peux dicter ce texte à mon téléphone, qui le transcrit, le ponctue et bientôt l'améliore ? Et pourquoi même le transcrire ? Je peux envoyer ma voix. La liste est longue et dépasse l’imagination : s’orienter, lire une carte, mémoriser un itinéraire, utiliser les points cardinaux, calculer mentalement des pourcentages et des conversions, partager une addition, mémoriser des numéros de téléphone, rendez-vous et anniversaires, parler une langue étrangère, photographier, cuisiner, jardiner…

N’en jetez plus, et surtout  ne consacrez pas plus de temps qu’il n’en faut pour reconnaître un oiseau, une fleur, composer une mélodie ou chanter juste. Prendre des notes, les synthétiser en sélectionnant l'essentiel, les retranscrire et les traduire appartiennent au passé, autant d’études et de métiers en péril.

La disparition programmée de compétences devenues en apparence inutiles

Alors, le niveau baisse-t-il ou sommes-nous en train de mesurer avec beaucoup de précision la disparition progressive de compétences dont certaines cesseraient d'être indispensables ? Un leurre. Nous ne sommes peut-être pas seulement devant une perte de compétences, mais devant un déplacement des compétences. Le jeune qui ne sait plus lire une carte peut traverser seul une ville inconnue, celui qui dessine mal peut produire une image, celui qui ne joue d'aucun instrument peut composer une chanson.

La vraie question devient alors : quelles compétences pouvons-nous sans dommage déléguer à la machine, et lesquelles devons-nous absolument conserver parce qu'elles structurent notre pensée ? Écrire, calculer, mémoriser, dessiner ou s'orienter ne servent peut-être pas seulement à produire un résultat : ce sont aussi des façons d'entraîner le cerveau. Savoir lire ne se limite pas à savoir transformer des lettres en sons. C'est soutenir son attention pendant 20 pages, comprendre une nuance, repérer une contradiction, distinguer un fait d'une opinion. Savoir écrire n'est pas seulement tracer des mots sans faute : c'est ordonner sa pensée. Savoir calculer n'est pas concurrencer une calculatrice : c'est sentir qu'un résultat est impossible avant même d'avoir trouvé le bon. Et savoir dessiner n'est peut-être pas produire une jolie image. C'est avoir appris à regarder.

Dr Carl Vanwelde« Lorsque les machines savent tout faire à notre place, les savoirs fondamentaux deviennent notre dernière possibilité de contrôler ce qu'elles font. »

C'est ici que notre merveilleux monde numérique nous tend un piège. Il confond volontiers ne plus devoir faire avec ne plus devoir savoir. Je n'ai plus besoin de connaître la route pour aller à Namur : mon GPS la connaît. Mais si je ne sais plus où se trouve Namur, je lui abandonne autre chose que le choix de la route. Je n'ai plus besoin de calculer 17 % de 240 : mon téléphone le fait mieux que moi. Mais si je suis incapable d'estimer que la réponse doit tourner autour de 40, je deviens incapable de reconnaître une erreur. Et si une intelligence artificielle rédige admirablement mon texte, encore faut-il que quelqu'un sache assez bien lire pour découvrir qu'elle raconte parfois admirablement des sottises.

Quel savoir souhaitons-nous faire monter ?

Voilà peut-être où se niche le nouveau problème de l'école. Pendant deux siècles, elle nous a appris à produire du savoir: calculer, écrire, mémoriser, dessiner, chercher. Demain, elle devra davantage nous apprendre à juger le savoir produit par d'autres,  humains ou machines. Vérifier une source. Comparer deux réponses. Détecter une manipulation. Formuler une bonne question. Supporter dix minutes de réflexion sans toucher son téléphone. Reconnaître ce que l'on ignore. Et, luxe suprême, changer d'avis lorsqu'on découvre que l'on s'est trompé.  Bref développer l’esprit critique, compétence plus que jamais indispensable dans notre monde chaotique.

Il ne faudrait donc pas conclure que lire, écrire ou compter ne servent plus à rien, alors que c’est exactement l'inverse : lorsque les machines savent tout faire à notre place, les savoirs fondamentaux deviennent notre dernière possibilité de contrôler ce qu'elles font. PISA nous dit peut-être que le niveau baisse. Mais notre véritable inquiétude devrait être ailleurs : sommes-nous encore certains de savoir quel niveau nous voulons faire monter?

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